Dans une relation non-exclusive, on entend souvent qu’il faut « tout se dire ». Que la transparence est la clé. Que sans communication, ça ne peut pas marcher. C’est vrai. Mais ce qu’on oublie de préciser, c’est comment le dire. Parce que dire ce qu’on ressent, ce n’est pas juste ouvrir la bouche et laisser sortir. C’est un art. Un équilibre fragile entre honnêteté et bienveillance, entre authenticité et responsabilité.
Le mythe de la transparence totale
On vous l’a peut-être dit : dans une relation ouverte, il faut tout partager. Vos émotions, vos peurs, vos doutes, vos désirs, vos frustrations. Ne rien retenir. Être authentique, jusqu’au bout.
C’est séduisant comme idée. Ça promet une relation pure, sans zone d’ombre, sans non-dit qui pourrirait dans le silence. Mais dans la pratique, la transparence absolue peut devenir épuisante. Voire destructrice.
Parce que dire tout ce qu’on ressent, sans filtre, sans prendre le temps de comprendre d’où ça vient, ça revient souvent à déverser sur l’autre le chaos intérieur qu’on traverse. Ça peut ressembler à de l’honnêteté, mais c’est parfois juste une forme de décharge émotionnelle.
Communiquer ses émotions, ce n’est pas tout balancer. C’est choisir quoi dire, quand le dire, et comment le dire pour que ça puisse être entendu.
Avant de parler : comprendre ce qu’on ressent vraiment
La première étape, c’est de faire le tri en soi. Parce qu’une émotion brute, c’est rarement claire. C’est un mélange de sensations, de pensées automatiques, de peurs, de besoins. Et si vous allez parler à l’autre sans avoir démêlé un minimum ce qui se passe en vous, vous risquez de transmettre du bruit plutôt que de l’information.
Identifier l’émotion
Qu’est-ce que vous ressentez, précisément ? De la tristesse ? De la colère ? De la peur ? De la frustration ? Ces mots ne sont pas interchangeables. Ils ne pointent pas vers les mêmes besoins.
Si vous êtes en colère, peut-être que vous ressentez une injustice, un manque de respect, une règle non respectée. Si vous êtes triste, c’est peut-être que vous vous sentez éloigné·e, moins important·e, ou que quelque chose que vous aimiez est en train de changer. Si vous avez peur, c’est peut-être que vous anticipez une perte, un abandon, une rupture d’équilibre.
Mettre un nom sur l’émotion, c’est déjà commencer à la comprendre.
Identifier le déclencheur
Qu’est-ce qui a fait monter cette émotion ? Un comportement précis ? Une parole ? Un silence ? Un changement de rythme ? Une impression diffuse ?
Parfois, le déclencheur est évident. Votre partenaire a passé trois soirées de suite avec quelqu’un d’autre, et vous vous sentez oublié·e. Mais parfois, c’est plus subtil. Ce n’est pas tant ce qu’iel a fait, mais la manière dont iel en a parlé. Ou le fait qu’iel ne vous ait rien demandé. Ou le fait que vous ayez dû le découvrir par vous-même.
Le déclencheur, ce n’est pas toujours l’action. C’est parfois le contexte, le ton, le timing, ou l’absence de quelque chose que vous attendiez.
Identifier le besoin
Derrière chaque émotion, il y a un besoin. Besoin d’être rassuré·e, d’être inclus·e, d’être prioritaire dans certains moments, d’avoir un temps prévisible ensemble, de sentir que vous comptez, que votre parole a du poids.
Ce besoin, c’est ce qui va vous permettre de formuler une demande claire. Pas un reproche. Pas une accusation. Mais une demande qui ouvre un espace de dialogue.
Comment en parler : les pièges à éviter
Piège n°1 : Démarrer par l’accusation
« Tu passes tout ton temps avec elle, tu m’oublies complètement. »
« Tu ne penses qu’à toi, tu fais ce que tu veux sans te soucier de ce que je ressens. »
Ces phrases, même si elles reflètent ce que vous ressentez, sont des accusations. Elles mettent l’autre en position de se défendre. Et une personne en mode défensif n’écoute plus. Elle se protège.
Piège n°2 : Minimiser ce qu’on ressent
« Non, c’est rien, laisse tomber. »
« Je sais que je devrais pas le prendre mal, mais… »
« C’est moi qui suis trop sensible, t’en fais pas. »
À force de vouloir paraître raisonnable, mature, détaché·e, vous vous taisez. Vous minimisez. Et ce qui aurait pu être discuté tout de suite devient un ressentiment qui s’accumule, jusqu’au jour où ça explose pour un détail.
Piège n°3 : Tout mélanger
Vous voulez parler de cette soirée où vous vous êtes senti·e seul·e. Mais une fois lancé·e, vous ressortez aussi ce qui s’est passé il y a deux semaines. Et ce truc qui vous agace depuis des mois. Et finalement, vous ne parlez plus d’une situation précise, mais d’une liste de griefs.
L’autre ne sait plus quoi répondre. Iel se sent attaqué·e de toutes parts. Et au lieu d’une conversation, vous vous retrouvez dans un conflit généralisé.
Une structure pour dire les choses sans détruire
1. Partir de soi
Commencez par ce que vous ressentez, sans accuser l’autre.
Pas « Tu m’as fait sentir », mais « Je me suis senti·e ».
Pas « Tu as ignoré », mais « J’ai eu l’impression que ».
Cela ne veut pas dire que l’autre n’a aucune responsabilité. Mais cela change la manière dont iel va recevoir vos mots. Iel ne va pas se braquer. Iel va pouvoir entendre.
Exemple :
« Quand tu es parti·e hier soir sans me prévenir, je me suis senti·e un peu mis·e de côté. »
Plutôt que : « Tu m’as laissé·e tomber sans aucune considération. »
2. Nommer le besoin
Une fois que vous avez exprimé l’émotion, dites ce dont vous auriez besoin pour que ça se passe mieux.
Pas ce que l’autre devrait faire. Mais ce qui vous aiderait.
Exemple :
« Ce qui m’aiderait, c’est qu’on se dise à l’avance quand l’un·e ou l’autre a prévu quelque chose. Pas pour demander la permission, juste pour que je puisse me préparer mentalement. »
3. Ouvrir le dialogue
Après avoir parlé, laissez l’autre répondre. Pas pour qu’iel se justifie, mais pour qu’iel vous dise comment iel a vécu la situation. Peut-être qu’iel n’a rien vu venir. Peut-être qu’iel pensait que vous alliez bien. Peut-être qu’iel a aussi un besoin qui entre en tension avec le vôtre.
Ce n’est pas grave. L’important, c’est de mettre les choses sur la table, sans violence. Pour voir ce qui peut être ajusté.
Savoir ce qu’on peut dire, et ce qu’on doit garder pour soi
Tout ne mérite pas d’être partagé. Certaines émotions sont des vagues passagères. Elles montent, elles redescendent. Elles parlent plus de votre état intérieur du moment que de la relation en elle-même.
Si vous sentez de la jalousie chaque fois que votre partenaire mentionne quelqu’un, mais que vous savez que c’est lié à une peur ancienne qui n’a rien à voir avec iel, peut-être que cette émotion-là, vous pouvez la travailler de votre côté. Avec un·e ami·e, un·e thérapeute, un journal.
Mais si cette jalousie revient systématiquement, si elle vous empêche de dormir, si elle modifie votre manière d’être avec l’autre, alors oui, il faut en parler. Pas pour que l’autre la règle à votre place, mais pour que vous puissiez ensemble voir ce qui peut être ajusté.
La règle de l’utilité
Avant de parler, demandez-vous : « Est-ce que dire ça va améliorer notre lien, ou juste soulager ma tension sur le moment ? »
Si c’est pour soulager, trouvez un autre moyen. Écrivez. Parlez à quelqu’un d’autre. Attendez que l’intensité retombe.
Si c’est pour améliorer le lien, si c’est pour que l’autre comprenne mieux ce dont vous avez besoin, alors oui, dites-le. Mais dites-le bien.
Accepter que l’autre ne puisse pas tout entendre
Même en communiquant bien, l’autre ne pourra pas toujours répondre à vos besoins. Pas parce qu’iel s’en fiche, mais parce qu’iel a aussi les siens. Et parfois, ces besoins ne sont pas compatibles.
Vous avez besoin de prévisibilité. L’autre a besoin de spontanéité.
Vous avez besoin de beaucoup de temps ensemble. L’autre a besoin de liberté.
Vous avez besoin d’être rassuré·e souvent. L’autre trouve ça étouffant.
Ce n’est pas une question de qui a raison ou tort. C’est une question d’écart. Et cet écart, soit vous trouvez un terrain d’entente, soit vous acceptez qu’il existe, soit vous réalisez qu’il est trop grand pour que la relation fonctionne.
Communiquer, ce n’est pas garantir que tout va s’arranger. C’est juste garantir que les choses sont claires. Et c’est déjà énorme.
La communication comme écologie du lien
Communiquer ses émotions dans une relation non-exclusive, ce n’est pas un exercice de transparence radicale. C’est une écologie du lien. C’est prendre soin de ce qui se dit, de comment ça se dit, de quand ça se dit.
C’est accepter que certaines émotions vous appartiennent, et que d’autres concernent le lien. C’est savoir distinguer ce qui mérite d’être partagé de ce qui doit être travaillé en solo. C’est trouver les mots pour dire ce qui ne va pas sans écraser l’autre sous vos ressentis.
Et surtout, c’est accepter que dire ne suffit pas toujours. Que parfois, l’autre ne peut pas répondre à votre besoin. Ou que votre besoin change. Ou que le lien, malgré toute la bonne volonté du monde, ne peut pas tout contenir.
Mais au moins, vous aurez parlé. Vous aurez été honnête. Et c’est ce qui permet à un lien de rester vivant, même quand c’est difficile.
Pour aller plus loin :
→ Outil : Réévaluer notre pacte relationnel
→ Article : Apprendre à aimer les conflits
