PACTE VIVANT : co-écrire le lien plutôt que le contracter
Dans les relations monogames, on parle souvent d’engagement. Mais que signifie s’engager, quand tout évolue, quand nous-mêmes changeons ? Le concept de « pacte vivant » propose une autre voie : co-écrire un lien qui respire, plutôt que figer un contrat qui rassure.
Le contrat monogame classique : un mythe discret mais tenace
Dans l’imaginaire collectif, la solidité d’un couple monogame repose encore sur l’idée d’un contrat — explicite ou non. Fidélité sexuelle, cohabitation, projets communs, transparence totale, rôles genrés, partage du quotidien… Autant de clauses supposées garantir la durabilité du lien.
Le problème ? Ce contrat est rarement négocié consciemment. Il est hérité, implicite, et souvent obsolète avant même d’avoir été énoncé.
On suppose que l’autre sait ce qu’on attend. On croit que « c’est comme ça qu’on fait ». On se réveille 5 ans plus tard en se rendant compte qu’on suit un script qu’on n’a jamais choisi.
Mais la vie relationnelle n’est pas un statut administratif. C’est une matière vivante, mouvante, qui ne peut être contenue dans une formule unique.
Le pacte vivant : une alternative fluide et exigeante
Un pacte vivant ne cherche pas la sécurité par la rigidité, mais par la clarté évolutive. Il s’agit d’un accord co-construit, révisable, incarné. On ne le signe pas une fois pour toutes — on y revient. On ne l’oppose pas à l’autre — on le reformule, ensemble, à mesure que la relation évolue.
Ce pacte est vivant parce qu’il respire. Il s’ajuste sans trahir, se précise sans s’enfermer, protège sans figer. Il est moins un texte qu’un processus : un art de la mise à jour mutuelle, où la loyauté ne consiste pas à ne jamais changer, mais à revenir à la table quand quelque chose vacille.
Exemples concrets de pactes vivants en monogamie
Le pacte sur la sexualité
Clause initiale (an 1) : « On fait l’amour régulièrement, c’est important pour nous deux. »
Révision (an 5) : « Notre désir a changé. On redéfinit ce que ‘intimité’ signifie pour nous maintenant. Le sexe, oui, mais pas seulement. On se donne le droit de ne pas toujours avoir envie en même temps. »
Révision (an 10) : « On a traversé une période sans sexualité. On a choisi de rester ensemble malgré ça. Aujourd’hui, on redécouvre une intimité différente. »
Le pacte sur le temps ensemble/seul·e
Clause initiale : « On passe tout notre temps libre ensemble. »
Révision : « J’ai besoin de plus de temps seul·e. Ça ne veut pas dire que je t’aime moins. On ajuste : 2 soirées par semaine chacun·e de son côté. »
Nouvelle clause : « On se garde des rituels de connexion (dîner du dimanche, balade du samedi) mais on accepte nos besoins différents d’autonomie. »
Le pacte sur les amitiés extérieures
Clause implicite héritée : « Les ami·e·s deviennent commun·e·s, on fait tout ensemble. »
Révision consciente : « On a le droit d’avoir des ami·e·s proches que l’autre ne voit pas souvent. On a le droit à des amitiés intimes qui n’incluent pas l’autre. »
Ajout : « On se dit si une amitié devient suffisamment importante pour que l’autre la connaisse, sans obligation. »
Comment ça marche concrètement ?
Un pacte vivant se fonde sur trois piliers :
1. La lucidité, pour repérer ce qui a changé
Exemples : « Je me rends compte que je n’ai plus envie de cohabiter 7j/7 » / « Notre vie sexuelle a changé et on fait semblant que tout va bien » / « Je ressens de l’attirance pour quelqu’un d’autre et je ne sais pas quoi en faire »
2. La parole, pour nommer ce qui ne se dit pas tout seul
Oser dire : « J’ai besoin qu’on reparle de notre pacte sur [sujet] » / « Ce qu’on avait dit avant ne me convient plus » / « J’aimerais qu’on ajuste [aspect du couple] »
3. Le courage, pour accepter que ce qui était bon hier ne suffit peut-être plus aujourd’hui
Accepter que : Réviser ne signifie pas trahir / Ajuster n’est pas un échec / Le lien peut changer de forme sans se briser
Les sujets que peut couvrir un pacte vivant monogame
Un pacte vivant peut porter sur :
- La fidélité : Qu’est-ce que ça signifie pour nous ? Embrasser quelqu’un d’autre ? Avoir une connexion émotionnelle profonde ? Fantasmer ?
- La transparence : Qu’est-ce qu’on se dit ? Qu’est-ce qui reste dans le jardin secret ?
- Le temps : Combien de temps ensemble/seul·e ? Quels rituels sont sacrés ?
- La sexualité : À quelle fréquence ? Que faire si nos rythmes divergent ? Comment on gère les périodes sans désir ?
- Les projets : Enfants ou pas ? Mariage ou pas ? Maison commune ou appartements séparés ?
- Les territoires : Qu’est-ce qui est « à nous » et qu’est-ce qui reste « à moi » ?
- Les tiers : Comment on gère la famille ? Les ami·e·s ? Les ex ?
Pourquoi c’est un concept central en Créativité Relationnelle
Dans la vision de la Créativité Relationnelle, le pacte vivant est l’un des fondements les plus politiques de nos liens. Il vient renverser une idée profondément ancrée : celle qu’un bon lien monogame serait un lien stable, prévisible, contractuellement protégé par les normes sociales.
Or, la stabilité sans conscience engendre la sclérose. Le pacte vivant invite à une autre forme de sécurité : celle de pouvoir tout redire, tout revisiter, sans que le lien se brise. C’est une sécurité plus adulte, plus souple, plus réelle.
Conclusion
Le pacte vivant n’est pas une utopie molle. C’est une forme d’exigence nouvelle, où chaque personne accepte de rester présente au lien dans ce qu’il devient, pas seulement dans ce qu’il a été.
C’est un engagement radical, non pas à rester pareil·le, mais à rester en lien — même quand tout bouge. Même en monogamie. Même dans l’exclusivité. Peut-être surtout là.

3 commentaires